Une étude nationale décortique le mariage des enfants !

Oui, le mariage des mineures au Maroc est une tragédie sociale et une pratique qui ne laisse personne indifférente.  Au moins 10,79 % des filles au niveau national se marient  à la « Fatiha » et la région de Casablanca-Settat reste la plus touchée par ces mariages. Des résultats révélés par la récente étude nationale sur le mariage des mineures, réalisée par l’association Droits Justice. Mariage des enfants, mariage forcé ,mariage subi , ce phénomène reste inquiétant , dans l’attente d’une enquête nationale et pourquoi pas d’un débat national politique pour mettre fin à ce « viol halal ».

L’association Droit&Justice a profité de la journée mondiale de lutte contre l’exploitation sexuelle, le 4 mars pour dévoiler les résultats de son étude nationale sur le mariage des mineures au Maroc .L’association qui travaille depuis plusieurs années sur cette question, présente ce rapport dont le but est d’approfondir et de préciser les connaissances sur ce sujet. Cette étude révèle qu’en dépit des progrès accomplis, des difficultés de taille subsistent en ce qui concerne l’adoption et la mise en œuvre de lois, politiques et stratégies visant à éliminer les facteurs systémiques et sous-jacents qui font que les mariages d’enfants persistent et empêchent les femmes d’épouser la personne de leur choix. Citant les données officielles du ministère de la Justice, 319,177  des demandes de mariages des mineures ont été accordées entre 2009 et 2018.Le nombre des mariages a depuis pris une tendance à la baisse pour se situer à 25.514 actes en 2018, soit un taux de 9,13% du nombre total de mariages de cette année. L’enquête nationale relative au mariage des mineurs a porté sur 627 enquêtées où le rural représente le double de l’urbain avec 408 enquêtées contre 207 enquêtées pour l’urbain ; En respect de l’échantillonnage établi suite à l’étude statistique, 12 hommes mariés mineurs répartis au niveau national ont été enquêtés pour compléter l’échantillon retenu.

Qui sont ces mineures que l’on marie?

D’après l’étude, la région de Casablanca-Settat est la plus touchée par ce mariages des mineures avec un taux de 19,86% .Cette pratique persiste malgré les efforts du gouvernement, des ONG et de la société civile. Un pourcentage non négligeable de 13% en milieu rural contre 6,56%% en milieu urbain .Dans certaines régions , ce type de mariage représente un taux très important, égal parfois  à celui du mariage authentifié comme c’est le cas de la région de Draa-Tafilelt.

Les enquêtées sont des femmes qui ont été mariées alors qu’elles étaient encore mineures. Leur âge va de 14 ans, âge minimal, en milieu rural dans la région de Draa- Tafilalet, à 46 ans, âge maximal, en milieu rural dans la région de Casablanca-Settat, avec une moyenne d’âge de 30,78 ans au niveau urbain, 29,22 ans au niveau rural et enfin 30 ans au niveau national. Au niveau global, plus de la moitié des enquêtées, soit 51,47 %, se sont mariées à 17 ans. 29,15% se sont mariées à 16 ans, ce qui représente plus d’un quart, 11,24% se sont mariées à 15 ans; viennent enfin les épouses mariées à l’âge de 14 ans avec un pourcentage de 8,14%. Ce dernier pourcentage est concentré dans les régions Casablanca- Settat et Rabat-Salé-Kenitra .En milieu rural, la structure familiale reste traditionnelle et l’autorité est exercée par les hommes, pères, frères… Dans les villes, l’esprit et le mode d’organisation rural restent vivaces dans les bidonvilles, même après recasement. Cette prééminence de l’autorité masculine risque de favoriser les mariages coutumiers. Au niveau national, la moitié des enquêtées sont analphabètes ; elles ne sont jamais allées à l’école et représentent un pourcentage de 48,70% ; elles se concentrent surtout dans le rural. Quant aux filles qui ont été scolarisées avant leur mariage ont un niveau d’instruction très bas, spécialement à la campagne. Globalement, l’enquête montre qu’un peu moins de la moitié des femmes enquêtées, soit 44,37%, n’ont pas dépassé pas le niveau d’étude primaire, plus des trois quarts soit 75,88 % le niveau d’étude du collège, alors que 24,12% a atteint le niveau secondaire. Dans le rural, la majorité soit 54,98% n’a pas dépassé pas le niveau primaire et 79,1% celui du collège.

Généralement les mineures qui se marient restent à la maison ; elles ne sont plus scolarisées et n’améliorent plus leur niveau intellectuel ; elles exécutent les travaux ménagers sauf quelques rares exceptions. Les mariages précoces maintiennent les filles dans un statut inférieur à celui de l’homme et ne leur permettent pas de sortir de la pauvreté. Ils réduisent pour la mineure ainsi mariée les perspectives d’avenir.

« Une bouche à nourrir de moins pour ma famille »

Les conséquences néfastes du mariage des mineures ne sont pas à démontrer. Elles sont dénoncées par les défenseurs des droits des enfants et des femmes. Un témoignage recueilli à partir des entretiens directs montre bien les conséquences parfois dramatiques de certains mariages de mineurs «Je suis née dans une famille très pauvre composée de 4 frères et 7 sœurs. J’ai perdu mon père depuis mon 1er âge et mon frère aîné a joué son rôle de chef de famille. Je ne suis jamais allée à l’école et à l’âge de 15 ans j’étais fiancée à un homme âgé que je ne connais pas. Je me suis mariée avec la Fatiha lorsque le juge a refusé de m’autoriser à se marier et accomplir mon acte de mariage. Une bouche à nourrir de moins pour ma famille alors que ma place normale était l’école. J’ai eu ma première grossesse tout en étant mineure accompagnée de plusieurs complications au niveau de ma santé suite aux tortures répétitives à l’arme blanche et plusieurs brûlures par le feu, réparties sur mon corps, ce qui m’a causé des troubles psychologiques au degré de ne pas faire la distinction entre les réalités et les cauchemars. En plus de cela, j’ai énormément souffert avec les complications et la lenteur des procédures administratives pour déclarer mon fils auprès des autorités et lui procurer un acte de naissance lorsque son père à quitter la maison pour toujours. J’étais obligée de me remarier une autre fois avec la Fatiha tout en étant mineure et me faire encore un autre enfant qui a compliqué ma vie cette fois pour de bon. Je vis un vrai cauchemar après ses expériences négatives. Mes 2 enfants ont dû quitter l’école à un âge précoce pour m’aider financièrement. Vu le revenu hebdomadaire minable qu’ils reçoivent en travaillant comme aide mécanicien, l’ainé a subi une tentative de suicide surtout après le naufrage du navire clandestin ou il était à son bord et a vu l’enfer avec ses propres yeux en échappant belle à cette mésaventure qui a marqué sa vie.»

« Il m’agressé physiquement avec un bâton »

Certes tous les mariages de filles mineures ne conduisent pas à des violences, mais parfois, cela peut aboutir à de véritable cas de traite. Ainsi ce témoignage recueilli à partir des entretiens directs « On vivait dans une famille très pauvre et j’étais l’ainée qui est l’espoir de ma famille pour quitter la pauvreté si j’arrive à me marier à quelqu’un de riche. Mon fiancé qui avait plus de 40 ans à l’époque a promis à mes parents de me laisser poursuivre mes études surtout que j’avais de très bonnes notes à l’école. Juste après le mariage, il m’a interdit de sortir de la maison et a commencé à m’agresser physiquement avec un bâton ou tout objet qu’il trouve prêt de lui si je refusais d’exécuter ses ordres. A chaque fois où je partais chez mes parents pour me reposer de cet enfer, je revenais le même jour demandant des excuses suite aux conseils de mes parents. Divorcée avec un enfant puis remarier une autre fois avec un autre mari âgé, le deuxième mariage n’a pas abouti et a donné lieu à un autre divorce avec un nouvel enfant. Je n’ai jamais eu l’occasion de vivre mon enfance et de choisir mon partenaire selon mes convictions et ma nature. Se marier tôt sans s’aimer et sans vivre l’enfance à mon avis est un mariage qui ne réussira jamais. Certaines fois, je travaillais occasionnellement dans les travaux agricoles lors des périodes des récoltes et j’étais obligé par conséquent de faire sortir les enfants de l’école pour qu’ils m’aident à couvrir les frais de notre pain quotidien pour survivre ! »

Mettre fin au mariage des mineures

Ces  deux témoignages à eux seuls, suffiraient à montrer à quel point il est nécessaire de parvenir à supprimer les mariages des enfants. Qu’il s’agisse des autorités gouvernementales, associations féministes et de défenses des droits de l’Homme, l’unanimité est faite sur la nécessité de mettre fin au mariage des mineures.
 En revanche, selon les enquêteurs, les avis risquent de diverger sur le rythme à adopter et les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. C’est pourquoi, l’étude a évoqué plusieurs possibilités ,en examinant pour chacune ses avantages et ses inconvénients telles : Supprimer toute dérogation à l’âge de 18 ans, ou conserver une dérogation en l’entourant de «garde-fous», Fixer un âge plancher ,Autoriser l’appel de toutes les décisions du juge de la famille, Permettre un recours contre la décision du juge quelle qu’elle soit, Ajouter une condition d’âge de l’époux à la délivrance de l’autorisation par le juge, Lutter contre les mariages «coutumiers», Mettre en place un cadre juridique national conforme aux normes internationales relatives aux droits de l’Homme, Harmoniser les législations nationales relatives au mariage, Modifier les lois existantes pour lever les obstacles juridiques auxquels se heurtent les filles , Promouvoir l’accès des filles à un enseignement de qualité élevée, Accorder aux filles scolarisées et à leur famille l’aide économique et les mesures d’incitation qui se sont révélées efficaces pour leur permettre de suivre des études supérieures et pour retarder l’âge du mariage.

Pour rappel, cette étude Nationale a été réalisée par l’association Droit et justice en  avril 2019  en partenariat avec l’Institut danois KVINFO et du Programme de Partenariat Dano-Arabe.

Khira Arab ben-said